Les sinistres

Quand un événement laisse des traces dans les archives

En ce mois d’août, je poursuis mon fil conducteur consacré aux incendies et à ceux qui interviennent lorsqu’un événement bouleverse la vie quotidienne. Après mon article consacré aux sapeurs-pompiers( Les Sapeurs-Pompiers, )je m’intéresse aujourd’hui à un mot que l’on rencontre fréquemment dans la presse, les dossiers administratifs et les archives : « sinistre ».

Le mot semble familier. Nous parlons d’un incendie, d’une inondation ou d’une tempête comme d’un sinistre. Pourtant, derrière ce terme se cachent plusieurs siècles d’évolution du vocabulaire et, surtout pour le généalogiste, de nombreux documents susceptibles de raconter ce qu’une famille a réellement vécu.

Un sinistre peut détruire une maison, un atelier, une exploitation ou des biens. Mais il peut aussi provoquer des déclarations, des rapports, des demandes de secours, des expertises, des indemnisations et des articles de presse. Autrement dit, l’événement qui fait disparaître certaines traces peut paradoxalement en produire de nouvelles.

Que signifie le mot « sinistre » ?

À l’origine, le mot n’avait pas le sens administratif ou assurantiel que nous lui donnons aujourd’hui. Il vient du latin sinister, qui désigne d’abord ce qui est situé à gauche. Le terme a ensuite pris des sens défavorables : malheureux, funeste, inquiétant ou annonciateur d’un malheur.

En français, le nom masculin « sinistre » est attesté anciennement pour désigner un grave accident ou un événement très fâcheux. À partir de la fin du XVIIIe siècle, il prend également un sens lié aux assurances : une perte ou un dommage touchant un bien assuré.

Aujourd’hui, le mot peut désigner aussi bien une catastrophe ou un accident causant des dommages qu’un événement donnant lieu à une déclaration auprès d’un assureur.

Quels événements peuvent devenir des sinistres ?

Le sinistre n’est pas limité à l’incendie. Il peut prendre des formes très différentes selon l’époque, le lieu et les biens concernés.

  • un incendie touchant une habitation, une ferme, un atelier ou une entreprise ;
  • une inondation ou une crue ;
  • une tempête, un orage, la grêle ou d’autres événements naturels ;
  • un effondrement ou un accident ;
  • un accident industriel ou technologique ;
  • des destructions liées à un conflit ou à un bombardement ;
  • plus largement, un événement causant des pertes ou des dommages à des personnes ou à leurs biens.

Pour une famille, les conséquences peuvent être immédiates : perte du logement, destruction des outils de travail, disparition des récoltes, fermeture d’un commerce, déplacement temporaire ou définitif, endettement ou nécessité de demander de l’aide.

Au XVIIIe et au XIXe siècle, certaines compagnies d’assurances contre l’incendie faisaient apposer sur les façades des maisons assurées une petite plaque métallique portant leur nom ou leur emblème. Ces « plaques d’assurance » permettaient notamment d’identifier les immeubles assurés. Certaines sont toujours visibles aujourd’hui sur des bâtiments anciens. Lors de vos promenades, levez les yeux : ces petites plaques sont aussi des témoins de l’histoire de nos maisons et de leurs occupants.

Source de l’image : Le grenier de mon Moulins – Histoire de Moulins (Allier) et anecdotes anciennes

Du sinistre aux secours et à l’indemnisation

Lorsqu’un sinistre frappe une famille, la question ne s’arrête pas aux dégâts matériels. Il faut parfois trouver un logement provisoire, obtenir des secours, reconstruire, remplacer des outils ou reprendre une activité professionnelle.

Selon les époques, les réponses apportées ne sont évidemment pas les mêmes. Les autorités locales, les administrations, des comités de secours, des associations ou les assurances peuvent intervenir. Ces démarches produisent alors des documents.

Les fonds d’archives montrent par exemple que des dossiers peuvent contenir des listes de familles sinistrées, des distributions de nourriture, des pièces comptables, des décisions administratives, des plans de reconstruction ou des documents relatifs à l’indemnisation.

Un événement exceptionnel dans la vie d’une famille peut produire des archives exceptionnelles pour le généalogiste.

5 milliards d’euros : le coût des événements naturels en France en 2024.

Le sinistre dans les archives

Pour le généalogiste, le mot « sinistre » doit donc attirer l’attention. Il peut être la porte d’entrée vers des documents beaucoup plus détaillés que l’état civil.

Selon la nature de l’événement et la période, on peut notamment rencontrer :

  • des rapports d’intervention ou des comptes rendus ;
  • des délibérations municipales et de la correspondance administrative ;
  • des listes de sinistrés ou de bénéficiaires de secours ;
  • des demandes d’aide et des dossiers d’indemnisation ;
  • des expertises, évaluations de dommages ou plans de reconstruction ;
  • des photographies ;
  • des articles de presse relatant l’événement et ses conséquences.

FranceArchives permet aujourd’hui de repérer de nombreux fonds de ce type. On y trouve, par exemple, des rapports d’intervention de services d’incendie et de secours, des dossiers de préfecture concernant des zones sinistrées et des fonds consacrés aux secours apportés aux victimes.

Les Archives nationales conservent également certains fonds produits par les administrations centrales, notamment des ensembles relatifs aux dommages de guerre et à leur indemnisation. Pour un événement local, les Archives communales et les Archives départementales restent toutefois souvent les premières pistes à explorer.

4,6 millions de sinistres habitation ont été indemnisés en 2024, pour un montant total de 8 milliards d’euros.

Les incendies ne représentent que 3,6 % des sinistres habitation, mais 25,4 % du montant des indemnisations. En 2024 : 164 870 sinistres incendie, pour environ 2 milliards d’euros.

Près de 2 millions de dégâts des eaux ont été indemnisés en 2024. Ils représentent près de 44 % des sinistres habitation.

Après un sinistre, qui peut produire des documents ?

Il n’existe pas un dossier unique intitulé « sinistre » qui rassemblerait toutes les informations. Les traces sont dispersées parce que plusieurs acteurs peuvent intervenir.

  • la commune, pour l’organisation des secours, les décisions locales ou l’aide aux habitants ;
  • la préfecture et les services de l’État, lorsque l’événement nécessite une intervention administrative plus large ;
  • les services d’incendie et de secours, pour certains rapports et documents d’intervention ;
  • la justice, lorsqu’une enquête ou un contentieux est ouvert ;
  • les assurances, lorsqu’un bien est assuré et qu’une indemnisation est demandée ;
  • les associations ou comités de secours ;
  • la presse, qui peut raconter l’événement, nommer les victimes et décrire les dommages.

De l’entraide à l’assurance contre l’incendie

Au XVIIe siècle, lorsqu’un incendie détruisait une habitation, un atelier ou un commerce, les victimes ne disposaient pas encore du système d’assurance que nous connaissons aujourd’hui. Elles devaient compter sur leurs propres ressources, la solidarité de leur entourage ou les secours éventuellement accordés par les autorités.

Le grand incendie de Londres en 1666 joue un rôle important dans l’histoire de l’assurance contre l’incendie. Face à l’ampleur des destructions, de nouveaux systèmes de protection financière se développent. À Londres, Nicholas Barbon crée en 1681 l’une des premières compagnies spécialisées dans l’assurance des bâtiments contre le feu.

En France, l’assurance incendie se développe plus tard, notamment à partir de la fin du XVIIIe siècle, avant de prendre une place croissante au XIXe siècle.

Aujourd’hui, déclarer un sinistre à son assureur nous paraît presque évident. Entre ces deux époques s’est donc progressivement mise en place toute une organisation autour de la déclaration des dommages, de leur expertise et de leur indemnisation.

Les sinistres en généalogie

Un sinistre peut expliquer une rupture que l’on remarque dans l’histoire d’une famille sans en comprendre immédiatement la cause.

Pourquoi une famille quitte-t-elle brusquement une maison ? Pourquoi un commerce disparaît-il ? Pourquoi une exploitation change-t-elle d’organisation ? Pourquoi retrouve-t-on une demande de secours ou une reconstruction quelques années plus tard ? Le contexte local peut parfois apporter la réponse.

Lorsque je rencontre ce type de rupture dans une généalogie, il peut donc être utile de ne plus chercher uniquement le nom de la personne, mais aussi ce qui s’est passé autour d’elle.

Rechercher l’événement plutôt que seulement l’ancêtre

La presse ancienne est particulièrement utile pour cette démarche. Dans Gallica, la recherche avancée permet de limiter une recherche à la presse et aux revues, puis à une période précise. Je peux ainsi rechercher le nom d’une commune associé à un événement plutôt que de saisir uniquement le patronyme de mon ancêtre.

Quelques recherches simples peuvent ouvrir de nouvelles pistes :

  • nom de la commune + incendie ;
  • nom de la commune + inondation ;
  • nom d’une rue + sinistre ;
  • nom d’une entreprise + incendie ;
  • nom d’une commune + sinistrés ;
  • nom de famille + secours ou indemnisation.

Une fois l’événement identifié, je peux revenir vers les archives locales et administratives pour rechercher les documents qu’il a produits. Cette méthode permet parfois de découvrir des informations que je n’aurais jamais trouvées en recherchant uniquement un nom.

Le regard du généalogiste

Les sinistres font partie de ces événements qui peuvent bouleverser une histoire familiale sans apparaître directement dans les actes d’état civil. Ils peuvent provoquer un déménagement, une perte de revenus, une reconstruction ou une demande de secours. Reconstituer l’événement permet alors de mieux comprendre une décision ou une rupture dans le parcours de nos ancêtres.

Il ne faut donc pas seulement se demander « que lui est-il arrivé ? », mais aussi « que s’est-il passé dans sa rue, son village, son quartier ou son entreprise à cette période ? »

Et les sinistres ont une particularité intéressante : ils ne détruisent malheureusement pas seulement des archives. Ils peuvent aussi en produire. Rapports, listes de victimes, dossiers de secours, expertises, indemnisations ou articles de presse deviennent autant de traces permettant de replacer une famille dans son histoire.

Certaines de ces traces sont conservées localement, d’autres dans des fonds produits par les administrations de l’État. À la fin de ce mois, je poursuivrai justement cette exploration documentaire avec ma rubrique « Portes ouvertes sur… », consacrée aux Archives nationales.

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Sources documentaires et pour en savoir plus…

  • Mes outils au quotidien : Wikipédia, Vibe (ex Mistral le Chat) et chatgpt

Pour approfondir vos recherches, voici les sources officielles utilisées dans cet article :

  • FranceArchives, portail national des Archives : notices et inventaires relatifs aux incendies, aux secours, aux sinistrés et aux services départementaux d’incendie et de secours.
  • Archives nationales : ressources relatives aux dommages de guerre et Salle des inventaires.
  • Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), Trésor de la langue française informatisé : définitions et étymologie de « sinistre » et « sinistré ».
  • Bibliothèque nationale de France, Gallica : présentation des collections de presse et conseils pour la recherche d’un événement dans la presse ancienne.
  • Les assureurs, acteurs stratégiques du développement économique local et de la souveraineté européenne – France Assureurs
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Avez-vous des ancêtres sinistrés ?

ou d’autres sources d’informations sur ce thème ?

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