la fête du travail chez mes ancêtres

Chaque 1er mai, on s’offre du muguet, on profite d’un jour férié… et, parfois, on oublie pourquoi cette date existe. Cette année, j’ai eu envie de remonter le fil. Pas seulement dans les livres d’histoire, mais dans ma propre histoire familiale.

Car dans ma famille, on était ouvriers : en filatures ou brasseries dans le Nord, dans les ports de Dunkerque ou de Cherbourg pour la branche normande, et dans le milieu agricole en Haute-Loire. Cela représente des vies ancrées dans ce monde du travail qui se sont battues pour leurs droits. Alors je me suis posé une question simple : et si mes ancêtres avaient, eux aussi, participé aux luttes ouvrières et celles du 1er mai ?

Les origines du 1er mai : une lutte, pas une tradition

Le 1er mai n’a rien d’une fête à l’origine. Tout commence en 1886, à Chicago. Des centaines de milliers d’ouvriers se mettent en grève pour obtenir la journée de 8 heures. La mobilisation tourne mal. Une bombe explose lors d’une manifestation. La répression est brutale. Plusieurs militants sont condamnés à mort. Ils deviendront les symboles d’un combat qui dépasse les frontières. En réaction, la IIe Internationale socialiste décide en 1889 de faire du 1er mai une journée de grève et de manifestation internationale. En France, la journée devient un symbole fort après la fusillade de Fourmies (Nord) en 1891, où l’armée tire sur des manifestants pacifiques, faisant 9 morts, dont des enfants. Ce drame ancra durablement le 1er mai dans la mémoire collective comme journée de lutte pour les droits des travailleurs

1891 Fusillade de Fourmies

Source texte et image : L’Armarium

Le 1er mai 1891 à Fourmies dans le nord de la France, une manifestation en faveur de la journée de 8 heures prend un tour dramatique. Au terme d’un jour de tension et de l’escalade entre les manifestants et l’armée, celle-ci fait feu sur la foule. La manifestation pacifique se transforme alors en tragédie au retentissement international. La fusillade de Fourmies, comme on l’appelle alors, suscite une forte émotion, déchaine les passions et la presse. Chaque camp politique s’en empare participant à créer un véritable mythe autour de cet évènement, parfois au mépris de la vérité. Les funérailles des neuf victimes de la fusillade ont lieu le 4 mai et plus de 30 000 personnes y assistent dans le calme. Craignant de nouvelles violences, la municipalité a fait appel à des renforts nombreux.

Cet événement choque profondément le pays et marque durablement la mémoire collective.

Peu à peu, les luttes portent leurs fruits. En 1919, la loi instaure la journée de 8 heures et le 1er mai devient une journée chômée. Sous Vichy (1941), il est rebaptisé « Fête du Travail et de la Concorde sociale », puis devient officiellement chômé et payé en 1947. Derrière ces avancées, il y a des millions d’ouvriers… souvent anonymes.

Le Nord et les luttes ouvrières

Quand je pense à mes ancêtres dans les filatures du Nord, difficile de ne pas faire le lien.

Au XIXe et XXe siècle, Lille, Roubaix ou Tourcoing sont des géants du textile mais les conditions de travail sont rudes : les journées sont interminables, les salaires faibles et les enfants sont aussi au travail. C’est aussi une région où les luttes sociales sont particulièrement fortes. Dans les brasseries, le travail était exigeant, structuré, souvent dur physiquement. Là aussi, et durant le XXe siècle, ces milieux deviennent des lieux de syndicalisation et de revendication.

De plus, j’ai relaté dans un article précédent, que selon la généalogie de mes cousins RIGAUT, une grande partie de leur ancêtre étaient tisserands dans le Nord. Au départ, chaque tisserand travaillait à domicile, de façon artisanale et exercé un second métier selon les saisons. Or, durant le XIXème siècle, ce métier s’est industrialisé. Ce qui engendra des bouleversements et des soulèvements.

La révolte des canuts à Lyon

La révolte des canuts désigne plusieurs soulèvements ouvriers ayant lieu à Lyon, en France, en 1831 puis 1834 et 1848.

Dans les années 1830, Lyon fait figure de ville pionnière pour les révoltes ouvrières. La commune de la Croix-Rousse est alors peuplée d’ouvriers et d’artisans, fabriquant notamment de la soie, surnommés les canuts.

Leur révolte est précédée, entre autres en 1819, d’émeutes écrasées par l’armée à Vienne, lors de l’introduction de nouvelles machines à tondre les draps : les ouvriers du textile brisent les nouvelles machines à tisser, à l’image du métier Jacquard inventé par Jacquard, car ils considèrent que ces machines les concurrencent et les privent de leur gagne-pain.

Si, contrairement à une idée répandue, les canuts ne s’en prennent pas spécifiquement aux machines — ils revendiquent surtout un salaire garanti face à des négociants qui répercutent toujours les fluctuations du marché à la baisse — ces émeutes se produisent dans un contexte de révolution industrielle et de libéralisation de l’économie qui dégrade profondément les conditions de vie de ces ouvriers et artisans.

Dépossédés d’un savoir-faire et ravalés au simple rang de force de travail, ils s’organisent en vue de contester le nouvel ordre social qui s’instaure à leur détriment.

Les canuts se soulèvent contre la misère et l’exploitation, notamment à cause de la baisse de leurs salaires imposée par les négociants-fabricants, alors que le coût de la vie augmente. Cette révolte, marquée par le slogan « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », rassemble des milliers d’ouvriers qui dressent des barricades et prennent le contrôle de Lyon pendant plusieurs jours. La répression est violente : l’armée intervient, faisant des centaines de morts. Malgré son échec immédiat, cette insurrection symbolise la naissance du mouvement ouvrier en France et inspire les luttes sociales ultérieures. Elle met en lumière les inégalités croissantes de la révolution industrielle et préfigure les combats pour les droits des travailleurs.

Source : Image et Texte Wikipedia et Mistral

Par Auteur inconnu — Bibliothèque nationale de France, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=153582301

Grèves à Roubaix en 1831

Au début du XIXe siècle, Roubaix est en train de devenir un grand centre textile. L’industrialisation est rapide, ce qui engendre l’arrivée massive d’ouvriers alors que le travail à domicile est encore fréquent comme pour le tissage et la filature. Les ouvriers sont souvent payés à la pièce, ce qui les rend très vulnérables aux baisses de prix imposées par les donneurs d’ordre. la pression sur les salaires s’accentuent, ce qui provoquent des tensions et une agitation ouvrière. Des mouvements de protestations, des refus de travail apparaissent. Ce mouvement n’est pas réellement structuré contrairement à Lyon (où la révolte des canuts est massive et bien documentée). Le droit de grève n’existe pas – il sera reconnu seulement en 1864- Les coalitions d’ouvriers sont interdites selon la loi Le Chapelier toujours en vigueur. De ce fait, les mobilisations sont discrètes, souvent réprimées ou étouffées et peu documentées officiellement

Grèves des Tisserands

Février 1848

La monarchie de Juillet s’effondre. La Deuxième République est proclamée. Dans tout le pays, c’est la naissance d’un espoir social immense, des montée des revendications ouvrières et des explosion des mobilisations. Les ouvriers, dont les tisserands, pensent que leurs conditions vont enfin changer. Les tisserands du Nord se soulèvent aussi et des barricades sont dressées à Roubaix. Au début, la République tente de répondre en créant des ateliers nationaux (surtout à Paris) et une reconnaissance du “droit au travail”.

Mais très vite les espoirs s’effondrent, c’est la fermeture des ateliers nationaux, c’est un chômage massif et des répressions des mouvements ouvriers. Cela mène aux journées de Juin 1848, violemment réprimées. Leurs grèves ne forment pas un événement unique, mais une multitude de résistances locales. Elles traduisent pourtant une même prise de conscience : celle d’un monde ouvrier qui ne veut plus seulement survivre, mais peser sur son destin. Pour les tisserands, cette année reste néanmoins un moment charnière. Elle ne laisse pas toujours de traces spectaculaires dans les archives, surtout dans des villes comme Roubaix où les mobilisations sont plus discrètes. Mais elle révèle une prise de conscience collective. Ces hommes et ces femmes, souvent invisibles dans les récits officiels, commencent à se percevoir comme un groupe partageant des intérêts communs et capable de s’organiser pour les défendre. Ainsi, la “grève des tisserands de 1848” n’est pas un épisode unique, mais un moment diffus et essentiel. Un moment où, pour la première fois à cette échelle, des ouvriers du textile cessent simplement d’endurer et commencent à revendiquer. Une étape discrète, mais décisive, dans la longue histoire des luttes ouvrières.

Dans une histoire familiale marquée par le textile, comme celle que l’on peut retrouver dans le Nord, 1848 n’est sans doute pas une date associée à un événement précis ou à un ancêtre identifié. Mais elle correspond à une expérience vécue, à un climat social, à une période où le travail devient une question politique. Elle s’inscrit dans une continuité, entre les premières tensions du début du XIXe siècle et les grandes conquêtes sociales qui jalonneront les décennies suivantes.

Grève des tisserands de Roubaix 1869-1870

La grève des tisserands de Roubaix en 1869-1870 s’inscrit dans un contexte de profonde transformation avec l’introduction des métiers à vapeur qui réduisent les salaires. Dans les usines, les conditions de travail sont particulièrement dures : les ouvriers, hommes, femmes et parfois enfants, travaillent de longues heures dans un environnement pénible, bruyant et souvent insalubre, pour des salaires très faibles. Face à cette situation, les tisserands commencent à s’organiser et à exprimer leur mécontentement. Ils réclament principalement une augmentation des salaires, une amélioration des conditions de travail et une reconnaissance plus juste de leur métier.

Le mouvement de grève qui éclate à Roubaix témoigne de l’émergence d’une véritable solidarité ouvrière. Les travailleurs s’unissent pour défendre leurs intérêts communs, malgré les risques importants qu’ils encourent, comme le licenciement ou les sanctions judiciaires. Cette mobilisation s’inscrit également dans un contexte politique particulier, celui de la fin du Second Empire, où les revendications sociales commencent à se faire plus visibles. Les autorités et les patrons réagissent souvent avec fermeté, cherchant à contenir le mouvement et à éviter sa propagation. la répression fait plusieurs morts.

Même si les résultats concrets de la grève restent limités à court terme, cet épisode marque une étape importante dans l’histoire du mouvement ouvrier. Il illustre la montée progressive des luttes sociales et la prise de conscience collective des ouvriers face aux inégalités issues de l’industrialisation. À plus long terme, ce type de mobilisation contribue à l’évolution des mentalités et prépare le terrain aux avancées sociales et aux droits des travailleurs qui seront obtenus dans les décennies suivantes.

En effet, les années 1880–1900 connaissent de grandes grèves syndicales. Avec l’essor des syndicats, comme la CGT, fondée en 1895, les grèves deviennent plus organisées. En 1891 se déroulent des grèves dans le textile du Nord en soutien au 1er mai et pour la journée de travail à 8 heures . En 1906, c’est la Grève générale des tisserands de Roubaix-Tourcoing avec 10 000 grévistes. Les revendications restent l’augmentation des salaires et … la reconnaissance des syndicats. Cependant, l’armée est déployée et la grève dure 3 mois, avec des affrontements sanglants. Une victoire est obtenu pour une hausse des salaires de 10 à 15 %, mais la mécanisation continue de réduire les emplois.

Après la loi de 1919 instaurant les 8 heures, les patrons du textile du Nord résistent à son application. Ce qui déclenchent des grèves massives en 1920 à Roubaix et Tourcoing pour faire respecter la loi.

1931 , c’est la  » Grande Depression« , soit une crise économique qui engendre des baisses de salaires de 20 à 30 %. Une grève démarre à Roubaix-Tourcoing. Elle durera 6 semaines, réunissant 30 000 ouvriers du textile, soutenus par les mineurs du Nord. C’est un fait qui marque l’histoire sociale locale même si la baisse des salaires est maintenue.

1936 le front populaire

Le Front populaire, coalition de gauche (SFIO, Parti communiste, Parti radical) portée au pouvoir en juin 1936 sous la direction de Léon Blum, émerge dans un contexte de crise économique et sociale marquée par la Grande Dépression, le chômage de masse et la montée des tensions politiques en Europe. En France, les ouvriers, notamment ceux du Nord, région industrielle majeure (textile, mines, métallurgie), subissent des conditions de travail précaires, des salaires bas et une absence de droits sociaux. ace à cette situation, une vague de grèves massives éclate en mai-juin 1936, touchant particulièrement le Nord, où les usines sont occupées par les travailleurs. Ces mouvements, souvent spontanés, poussent le gouvernement à agir rapidement.

Les accords Matignon du 7 juin 1936, négociés entre le gouvernement, le patronat et la CGT, aboutissent à des avancées historiques :

  • Augmentation des salaires (de 7 à 15 % selon les secteurs).
  • Reconnaissance du droit syndical et de la liberté d’action pour les syndicats.
  • Création des délégués du personnel dans les entreprises.
  • Instaurations des congés payés (15 jours par an), permettant aux travailleurs de partir en vacances pour la première fois.
  • Limitation de la durée du travail à 40 heures par semaine (au lieu de 48), sans baisse de salaire.

Dans le Nord, ces mesures améliorent significativement les conditions de vie des ouvriers, notamment dans le textile et les mines, où les luttes étaient particulièrement vives. Cependant, les patronats locaux résistent parfois à l’application de ces réformes, et les tensions persistent.

Le Front populaire marque ainsi un tournant dans l’histoire sociale française, en posant les bases de l’État-providence et en améliorant durablement les droits des travailleurs, même si certaines conquêtes seront remises en cause après 1938.

En 1941, du 27 mai au 9 juin 1941, les mineurs du Nord-Pas-de-Calais se mettent en grève contre l’occupant nazi et les conditions de travail. Dès le 1er mai 1941, des drapeaux rouges et tricolores sont accrochés aux terrils, et des tracts distribués. Cette grève, à la fois sociale et patriotique, est l’un des premiers actes de résistance collective en Europe occupée.

En Mai 68, parmi les « évènements », dans le Nord, près de 85 % des mineurs cessent le travail, s’inscrivant dans le mouvement national de grève générale.

Mai 68 : retour sur la plus grande grève de l’histoire de France – ICFTU

Les grèves chez mes ancêtres normands et auvergnats

À Cherbourg, autre point de mon histoire familiale, ce sont les arsenaux, les chantiers navals, les dockers. Là aussi, les grèves font partie du paysage. En mai 68, Cherbourg est très mobilisée : défilés syndicaux unitaires, grève à l’arsenal, manifestation de 3 500 personnes contre la répression policière. Les cheminots et ouvriers du bâtiment se joignent au mouvement, avec des revendications salariales et politiques.

Même en Haute-Loire, plus rurale, on retrouve des formes de travail textile ou artisanal, avec leurs propres tensions. Comme en 1917–1918 , La Loire, dont Saint-Étienne également, connaît des grèves massives, notamment en mai 1917, avec des débrayages pour la paix et contre la guerre. En novembre 1917, plus de 100 000 personnes, métallurgistes et mineurs, se mettent en grève, avec des revendications sociales et antimilitaristes.

Conclusion : Le 1er mai Fête ou Lutte ?

De la révolte des canuts en 1831 aux grandes grèves de 1968, chaque mouvement social a marqué l’histoire par sa détermination à conquérir de nouveaux droits et à améliorer les conditions de vie des travailleurs. Ces luttes, souvent réprimées dans le sang, ont progressivement façonné le paysage social français, aboutissant à des avancées majeures comme la journée de 8 heures, les congés payés ou la Sécurité sociale. Pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là : aujourd’hui encore, les grèves et les mobilisations se poursuivent, rappelant que la défense des droits des travailleurs reste un combat permanent.

En France, le 1er mai reste officiellement appelé « Fête du Travail » dans le langage courant et dans les médias, même si son origine est profondément liée aux luttes sociales et à la journée internationale de revendications ouvrières, instaurée en mémoire des événements de Haymarket à Chicago en 1886 et des combats pour la journée de 8 heures.

Cependant, certains syndicats, collectifs ou mouvements sociaux continuent de souligner son caractère revendicatif en organisant des manifestations, rappelant ainsi que le 1er mai est avant tout une journée internationale de lutte pour les droits des travailleuses et travailleurs.

Le 1er mai, entre fête et revendication, incarne parfaitement cette dualité : symbole de conquêtes passées, il reste aussi le théâtre de débats d’aujourd’hui, comme celui de travailler ou non ce jour-là, preuve que la quête de justice sociale est toujours d’actualité.

Cette histoire collective des luttes ouvrières que mes ancêtres ont vécu et à laquelle certains ont dû participer, est aussi la mienne. En tant que ex-salariée d’une grande entreprise, j’ai pu bénéficier de leurs acquis : les 35 heures, participation aux bénéfices et intéressements, 5 semaines de congés, et d’autres avantages sociaux même si bien sur tout n’est pas parfait en ce joli mois de mai, principalement pour les travailleurs de petites entreprises et pour les crises actuelles et futures

🌿Bonne Fête !

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